Pierre et moi
Je suis tombé amoureux fou d'un garçon de 83 ans, entrepreneur, homme d'affaires, chevalier des ordres et des lettres et mécène de surcroit. Je ne le connaissais que de nom avant de faire sa connaissance par DVD interposé. Et j'ai craqué pour sa pudeur et sa distinction.
J'avais acheté le DVD de "L'amour fou" un peu par hasard, sans jamais avoir développé d’intérêt particulier pour Yves Saint-Laurent : vraisemblablement étais-je plus intéressé par l'histoire secrète qui avait unie deux hommes publics. C'était sans me douter que beaucoup de propos de Pierre Berger allait trouver un écho particulier en moi : notamment celui de disperser un jour tout ce qu'on a collectionné. J'ai envié sa détermination. Je me suis attardé sur les bonus du DVD, où Pierre Bergé présente à la caméra les lieux dans lesquels il a vécu avec Yves Saint Laurent.
J'ai appris que le biopic réalisé par Jalil Lespert était largement inspiré de "L'amour fou" : j'ai donc regardé "Yves Saint-Laurent" avec curiosité, notant les nombreux emprunts du long-métrage au documentaire, observant la minutie avec laquelle le réalisateur avait reconstitué à l'identique certaines scènes. Dans le rôle de Pierre Bergé, j'appréciais Guillaume Gallienne : la ressemblance physique n'était pas flagrante mais le personnage restait touchant.
La même semaine, alors que les premières gouttes tombaient sur la rue Ramey, je tombais sur deux ouvrages signés de sa plume : "Lettres à Yves" et "Les jours s'en vont je demeure". Le premier est un journal, celui de l'année suivant la disparition du couturier. Le fait qu'il soit rédigé sous la forme de lettres évoque les billets de blogs. Sans qu'elles soient légion, j'y ai noté quelques coïncidences amusantes entre la vie de l'homme d'affaires et la mienne : notamment quand il parle de cette boite - "petite comme un paquet de cigarettes" - dans laquelle il stocke la musique qu'il écoute et dont j'ai fait l'acquisition il y a quelques semaines. J'ai apprécié la concision du style.
"Les jours s'en vont je demeure" est antérieur d'un septennat à "Lettres à Yves" : l'auteur y consacre de larges notules à des personnalités qu'il a eu l'occasion de croiser tout au long de sa vie. C'est d'abord une mine d'infos biographiques de première main. C'est ensuite l'affirmation d'une curiosité intellectuelle sans limite, puisqu'il y est aussi bien question de Céline que d'Andy Warhol. J'ai regretté de ne pas y voir cité le nom de Philip Glass, dont Pierre Bergé a organisé les premiers concerts parisiens. Ce sont enfin des déclarations d'amour à des disparus qui lui sont chers.
Je ne suis pas encore allé voir le film de Bertrand Bonello : sans doute le souvenir de mon ennui pendant "L'Appolonide" retarde t-il mes pas. Mais j'ai lu le portrait de Pierre Bergé paru au début de l'année dans un célèbre hebdomadaire : l'amateur d'art y est décrit comme diminué par une maladie dont il sait qu'il ne triomphera pas. Avec la même franchise, il raconte comme il a dû faire abaisser les marches de certains de ses escaliers, ses jambes n'étant plus en mesure de les gravir. Il n'élude pas le sujet de sa mort mais continue à profiter des joies qui lui restent. Comme celle de piloter... son hélicoptère.
Plus je découvre Pierre Bergé, plus je trouve en lui un modèle, aussi bien au niveau de l'engouement, de la volonté que de l'introspection. Je n'aurai jamais ni son caractère - décrit, au mieux, comme "autoritaire" - ni son ambition : mais si je pouvais conserver aussi longtemps que lui un enthousiasme intact, j'en tirerais une certaine fierté. Je ne sais pas quelle est la prochaine collection que je m'apprête à disperser, mais je pourrais lui en attribuer la paternité. D'ailleurs mon père s'appelle Pierre, lui aussi.